La Sagna

Ce n’est qu’un rêve ?

L’Interprétation des rêves est un livre qui a un peu plus de cent-vingt ans*. C’est aussi le nom d’un chantier ouvert par Freud, d’une entreprise à laquelle beaucoup se sont pressés pour participer. Au départ, ce livre a été le seul manuel de psychanalyse ouvert aux contributions de tout un chacun. À un moment donné, Freud a fixé l’état actuel du texte et n’a plus souhaité le remanier. Certaines problématiques que l’on retrouvera ultérieurement, notamment à propos de l’au-delà du principe du principe de plaisir, n’y figurent plus ; de même, un chapitre rédigé par Otto Rank, inclus dans le volume un moment, a été supprimé. Dans une lettre de 1911 à Samuel Jankélévitch, Freud considère que l’ouvrage n’est pas traduisible en français (1).

Rêveur et interprète

Freud se demandait si les rêves pouvaient être communiqués. En 1930, il écrivait dans une note de L’Interprétation des rêves: «je n’ai presque jamais communiqué l’interprétation complète d’un de mes propres rêves quand j’y avais accès » (2)

Il faut bien saisir que ce que Freud craignait était que le désir du rêveur, du sujet Freud ici, soit effacé. Il a même pu proposer aux traducteurs de se saisir de leurs propres rêves à la place des siens (3), ce qu’a fait Abraham A. Brill, par exemple, aux États-Unis. Cela permet sans doute d’éclairer pourquoi Freud, dans les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, peut dire que « le rêve ne constitue pas, en soi, une manifestation sociale, un moyen de communication. D’ailleurs, nous ne comprenons pas non plus ce que le rêveur a voulu nous dire, et lui-même ne le sait pas mieux » (4).

Silvia Baudini et Fabian Naparstek, dans leur présentation du XIIe congrès de l’Association mondiale de psychanalyse, soulignent que «Les rêves ne sont pas transparents ! » (5) Si Freud fait cette remarque, c’est qu’à un certain moment, c’était devenu un jeu dans les salons de parler de ses rêves, de les interpréter. Un nouveau lien social était trouvé ! La démarche de Freud suit un autre chemin.

La méthode d’interprétation des rêves de Freud passe par l’association libre, qui permet d’accéder aux « pensées latentes du rêve ». La méthode de l’association suppose « de nous soucier le moins possible […] du rêve manifeste » (6). L’interprétation que livrent les associations n’est, selon Freud, qu’un préalable à l’interprétation de l’analyste, qui formule « ce que le patient n’a fait qu’effleurer ». Les formulations ainsi communiquées au patient supposent un travail de construction de l’analyste. Freud ne craint pas d’intervenir : nous « complétons les allusions, tirons des conclusions irréfutables, formulons ce que le patient n’a fait qu’effleurer dans ses associations » (7). En effet, pour lui, ce qui semble ainsi s’ajouter au rêve par la voie des associations ou par construction, par lecture des symboles en particulier, fait partie du rêve. Le rêve interprète, mais c’est aussi en tant que tout ce qui va venir le commenter, le moduler, s’associer à lui, l’interpréter en fait partie – cela appartient au rêve ! On voit là que Freud ne se situe pas en psychologue. Freud, avec la Traumdeutung, est le rêveur et l’interprète inséparablement.

Le trou qui réveille

Si le rêve ne vise pas à être communiqué, c’est parce qu’il sert à autre chose. Freud note que si le rêve sert le moi et le désir de sommeil, il satisfait surtout un désir pulsionnel sous la forme d’un accomplissement de désir halluciné (8). Cette satisfaction du désir est vécue comme présente. Et, pour Freud, ce désir peut se formuler dans une phrase. Ainsi, le rêve oscille entre images, figuration et donc semblant, mais aussi énoncé, langage. Et surtout il procure une satisfaction bien réelle.

Lacan a d’abord voulu réduire cette satisfaction à un effet de grammaire, à la forme verbale de l’accompli pour, plus tard, reconnaître dans le rêve la présence d’un plus-de-jouir. C’est bien d’ailleurs ce réel pulsionnel, cette jouissance même, qui risque de provoquer le réveil du rêveur. Lacan, en 1975, nous indique que ce que Freud désignait par ce réel pulsionnel est avant tout un trou, dans le langage, dans le signifiant, dans le corporel, celui de l’origine du sujet (9).

Ne pas vouloir se réveiller

Comment alors éviter le réveil ? En se disant : « Mais ce n’est qu’un rêve ! »

Cela soulève la question du rêve dans le rêve. Pour Freud, qualifier de rêve le rêve, dans son contenu même, ne le dévalue pas, mais cherche à le séparer de la réalité : « si certains faits apparaissent dans le rêve comme rêvés, c’est qu’ils sont tout à fait réels, et cela équivaut à une affirmation très énergique. Le travail du rêve utilise le rêve lui-même comme une sorte de refus, prouvant par là notre découverte que le rêve accomplit un désir » (10). Le rêve dans le rêve est donc trace d’un refus, qui marque qu’il est bien accomplissement de désir et, au fond, index du réel pulsionnel. Ce n’est qu’un rêve marque pour nous la trace du réel de la jouissance, en tant que le sujet la refuse.

On retrouve ce thème un peu plus loin dans le texte : mais ce n’est qu’un rêve vise à endormir une instance de censure qui voudrait interrompre le rêve : « J’imagine que cette critique dédaigneuse intervient toutes les fois que la censure, qui ne s’endort jamais entièrement, se sent débordée par le rêve qu’elle a déjà accepté. » (11) On dévalue le rêve pour lui permettre de se poursuivre sans produire le réveil.

Lacan part de ce point-là lorsqu’il s’agit de commenter la remarque (de Nacht dans La psychanalyse d’aujourd’hui) « Un rêve après tout, n’est qu’un rêve », interrogeant : « N’est-ce rien que Freud y ait reconnu le désir ? » (12) Cette remarque équivaut, en effet, à ne pas vouloir se réveiller, ne pas se réveiller face à la rencontre du désir de Freud si présent dans ce qu’il nous transmet sur le rêve. Car si Freud a reconnu dans le rêve un désir, c’est le désir qui se manifeste et celui du psychanalyste en particulier. Freud remarquait que peu de gens pouvaient comme lui déchiffrer leurs rêves.

Le travail du rêve

Mais ce n’est qu’un rêve est une remarque du sujet, là où il rencontre un désir qui n’est pas sujet, avance Lacan dans les Écrits (13). Ce n’est donc pas le sujet qui accomplit le travail du rêve, mais le rêve lui-même. Son premier travail est celui de la distorsion – telle est la traduction par Lacan de l’Entstellung de Freud. Si les choses sont ainsi, déplacées mais surtout distordues, c’est parce qu’aucun signifiant ne peut s’accorder à un signifié, il y a un glissement de l’un sur l’autre. Il y a glissement car, dans le rêve, les liens du signifiant au signifié sont défaits. Le rêve nous montre lalangue à l’œuvre. Autrement dit, le rêve utilise un aspect du langage, soit ce glissement du signifiant sur le signifié. Pour manifester quoi ? Un réel qui échappe et, de fait, attaque les liens de la signification !

Ce dont il s’agit au fond dans le rêve n’est pas représentable car cela touche au réel. L’Entstellung n’est, pour Freud, que la trace de ce réel après lequel le mène son désir d’analyste. Lacan a traduit aussi Entstellung par ex-sistence. Qu’est-ce qui existe dans le rêve ? Ce sont d’abord les pulsions. Et si les pulsions ex-sistent, selon le mot de Lacan, c’est qu’elles sont, par excellence, aussi ce qui est déplacé. Elles ne sont pas à la place qu’il faudrait. Lacan a noué l’impossible à écrire, et à savoir, avec ce réel pulsionnel : « C’est bien ça que Freud désigne en parlant de l’ombilic du rêve. […] De sorte que cela désigne une analogie, entièrement analogue à ce que vous venez de désigner là comme réel pulsionnel. » (14) Lacan emploie le même terme pour le désir dans le rêve et pour les pulsions : Entstellung, déplacement et ex-sistence. Ce qui n’est pas à sa place et ne peut l’être, c’est le sexuel.

Pour Freud, l’essentiel du rêve n’est pas dans les pensées latentes mises à jour par l’association libre. L’essentiel est le travail du rêve. Il s’agit de savoir quel est le mécanisme qui permet de passer du rêve manifeste aux pensées latentes, soit ce travail qui suppose l’effet de la censure qui est toujours à l’œuvre. S’il n’y avait pas la censure pourquoi parler alors de désir, de refoulement, de latence ? Si Freud s’intéresse davantage au travail du rêve, c’est qu’il y trouve la trace, qui fait preuve, d’une déformation. La déformation qu’introduit la sexualité est ce qui fait sa certitude et c’est aussi ce qu’il cherchera ailleurs dans son Moïse. Il cherchera la trace d’une histoire altérée, d’un crime, d’une substitution. Chez Freud, c’est en effet aussi la trace d’un meurtre. De Totem et Tabou à Moïse en passant par Œdipe, l’ex- sistence se noue à la figure impossible du père mort de la jouissance.

Les contemporains de Freud ont été séduits par l’interprétation que fournissait l’association libre, par le latent, beaucoup moins par le sexuel. Adler voulait que l’accomplissement de désir alimente la tendance à se rassurer. Jung, quant à lui, souhaitait remplacer les rêves de Freud par des rêves de patients dans la Traumdeutung. Ils rêvaient d’un rêve tranquille ! C’est sans doute une des raisons qui ont décidé Freud à écrire dans la préface à la deuxième édition : « J’ai compris qu’il [ce livre] était un morceau de mon auto- analyse, ma réaction à la mort de mon père, l’événement le plus important, la perte la plus déchirante d’une vie d’homme » (15). Freud suit le chemin qu’indique son désir. Ce désir passe par le travail du rêve, comme trace même du refoulement de la sexualité.

Un manque-à-être sexué

Lacan intervient en introduisant un terme nouveau pour saisir cette question du désir dans le rêve. Ce terme est celui de la demande. Cette demande obscure est au cœur du rêve, dans un en deça de ce qu’est le désir, proche de la pulsion. Comme Lacan le souligne plus tard, avant de vouloir nous dire quelque chose, il y a, dans le rêve, un ça veut : « quand nous interprétons un rêve, ce qui nous guide, ce n’est certes pas qu’est ce ça veut dire ?, et non pas non plus qu’est-ce qu’il veut pour dire cela ?, mais qu’est-ce que, à dire, ça veut ? » (16)

En effet, cette demande obscure, presque réelle, qui quand elle est explicite devient transitive, est aussi ce qui doit être dépassé pour creuser un au-delà, un vide, qui lui ex-siste. C’est le désir qui ex-siste à la demande. C’est en cela que, si le rêve demande aussi son interprétation, on ne lui donne pas vraiment satisfaction, pour que ce qui se satisfait dans le rêve vienne au jour, et que l’inconscient s’interprète.

Il faudra du temps à Lacan pour s’aviser que le vide, dans le rêve, est occupé par l’objet cause du désir. Il y a de la demande dans le Wunsch de Freud, mais comme le précise Lacan en 1977 : « Le rêve diffère, différeud, de différencier de façon non manifeste certes, et tout à fait énigmatique – il suffit de voir la peine que Freud se donne – ce qu’il faut bien appeler une demande et un désir. Le rêve demande des choses, mais là encore, la langue allemande ne sert pas Freud, car il ne trouve pas d’autre moyen de la désigner que de l’appeler un souhait, Wunsch, qui est en somme entre demande et désir. » (17)

Dans ce manque, dans ce vide au-delà, pour Lacan, il est question d’être, pas d’avoir. Le désir n’est pas du champ de l’avoir, il touche à l’être. Ce qui est désir n’est pas sujet, mais présence du manque-à-être dans le rêve. Seulement, c’est un manque-à-être sexué, d’un sexué qui parle. Le rêveur est un parlêtre. Le sexe, dans le rêve comme ailleurs, est un dire. Lacan est le seul à saisir que le dire de Freud est : Il n’y a pas de rapport sexuel. Et donc, pour cela et par cela, il y a le rêve.

La faille du rêveur masqué

Lacan pointe « que le rêve, nous dit Freud, est essentiellement égoïstique, que, dans tout ce que nous présente le rêve, nous avons à reconnaître l’instance du Ich, sous un masque. Mais aussi bien que c’est en tant qu’il ne s’y articule pas comme Ich, qu’il s’y masque, qu’il y est présent » (18). Et c’est justement pour cela que ce je absent est représenté dans le rêve par une foule, celle de tous les petits autres qui peuplent le rêve et qui sont aussi le rêveur, mais jamais « je ». Le désirant est ainsi condamné à être dispersé et à apparaître sous un masque social.

Borges dit : « les masques m’ont toujours fait peur » (19) – il a ça en commun avec ma petite fille. Enfant, on a peur de ce qu’il y a derrière le masque de l’Autre de l’adulte. Adulte, on peut, comme Borges, penser arracher le masque : « J’ai peur d’arracher ce masque car j’ai peur de voir mon véritable visage, que j’imagine atroce. Là-dessous, il peut y avoir la lèpre, le mal ou quelque chose de plus terrifiant que tout ce que je puis imaginer ». Le réveil sera toujours une tentative d’extraction du sujet de cette foule rêvée et rêvant pour que je se retrouve dans le réveil. Mais je ne veut pas savoir ce qu’il y a derrière la foule et ses masques. C’est un faux réveil. Aujourd’hui on nous conseille de rester masqués !

Lacan note donc que le désir de dormir est complice du désir du rêve en évitant la réalité que l’on rencontre au réveil. Mais il est complice jusqu’à un certain point. Il ne veut pas que se dévoile le désirant, soit le petit a, le sujet en tant qu’il – pas je, mais il – est un objet a. La foule sert aussi à cette dissimulation de notre être de a.

C’est ce que livre le rêve du papillon : « Zhuangzi rêva qu’il était papillon, voletant, heureux de son sort, ne sachant pas qu’il était Zhuangzi. Il se réveilla soudain et s’aperçut qu’il était Zhuangzi. Il ne savait plus s’il était Zhuangzi qui venait de rêver qu’il était papillon ou s’il était un papillon qui rêvait qu’il était Zhuangzi. La différence entre Zhuangzi et un papillon est appelée transformation des êtres » (20). Ainsi, dans le même chapitre intitulé « De l’unification », Tchouang-Tseu peut dire : « Nous ne savons pas que nous rêvons lorsque nous rêvons et interprétons nos rêves en rêvant. […] C’est seulement au grand réveil que nous apprendrons que nous faisons un grand rêve. Le [sujet] qui se croit éveillé croit distinguer un prince d’un berger. Quelle prétention ! Confucius et toi [êtes] des rêves, et moi qui te dis que tu es un rêve suis aussi un rêve. »

Pour Lacan, Tchouang Tseu est bien un papillon, dont les ailes sont constellées d’ocelles, un papillon qui est un regard. Mais, au fond, est-ce que le rêve de Lacan n’était pas de « réaliser », de rendre présent cet objet du rêve insaisissable au réveil, un objet qui fasse borne au savoir, aux semblants du monde, un objet de rêve ou le rêve d’un objet ?

Le travail du rêve ne s’arrête pas là, pas à la déformation, pas à l’objet. C’est comme si cela ne suffisait pas que les choses soient déformées. Il faut l’élaboration secondaire. Le rêve comporte des trous. Eh bien, l’élaboration secondaire va les boucher. Elle rend le rêve compréhensible, c’est-à-dire communicable et donc commun. Il existe ainsi une fonction qui vise à construire une façade au rêve, à le rendre socialisable, communicable, présentable et cohérent. Cette façade est souvent empruntée au fantasme, au rêve diurne, selon Freud, ou à la rêverie, dont on sent qu’il la classe du côté imaginaire (21). Ces fantasmes sont, toujours selon Freud, bâtis sur les souvenirs de l’enfance, comme « maint palais romain de style baroque à l’égard des ruines antiques : les moellons et les colonnes des édifices anciens ont fourni le matériel pour la construction des palais modernes ».

Le rêve permet aussi de faire figurer, au passage, des éléments indexant directement la jouissance. C’est ce que Freud qualifie du terme Überdeutlich, traduit en général par « ultra clair » ou « anormalement clair ».

L’Über est d’ailleurs à l’œuvre à chaque étape. Le rêve fait que l’irreprésentable est traduit par du représentable. Par exemple, certains éléments du rêve viennent à en représenter d’autres par transfert. Le transfert est avant tout un moyen du rêve – c’est l’Übertragung. De ce fait, le cas Dora est à la fois l’analyse d’un rêve et d’un transfert. De plus, la conviction du patient doit passer par un niveau plus élevé, celui de l’Überzeugung. C’est ce que fournit la construction de l’analyste quand elle est communiquée au patient. Cette conviction est aussi ce qu’apporte le caractère répétitif du rêve. Pour Lacan, ce qui réveille n’est pas la réalité, mais la réalité manquée. Et ce qui est manqué est la réalité de la cause elle-même, qui échappe. Pour Freud, dans le rêve de l’enfant qui brûle, c’est le père qui manque la réalité du fils. La faille du père se saisit dans le sommeil d’un autre, d’un vieillard, qui fait que la réalité manque. Dans le rêve, cherchez donc la faille !

Dans le vide de la réalité manquée

C’est dans ce vide de la réalité manquée dans le rêve que vient se loger la réalité psychique. Lacan nous indique de ne pas interpréter le père. Mais n’est-ce pas là la faille de Freud dans ce rêve, dans son désir branché sur la question du père ? Freud, père aussi bien des analystes, devient celui qui nous fournit le peu de réalité. Ce manque de la réalité du père creuse pour Freud une place, une plage. À cette place peuvent se loger un désir et une autre réalité, celle de l’inconscient. Voilà une nouvelle donne dans le monde, un nouveau sens à la question du réalisme, de la réalité.

À la place de ce qui est manqué vient la répétition. Lacan, dans son Séminaire XI, parle du rêve de l’enfant qui brûle comme d’un hommage à la réalité manquée : « la réalité qui ne peut plus se faire qu’à se répéter indéfiniment, en un indéfiniment jamais atteint réveil » (22).

Ce qui de nous est le plus réel

Pour Lacan, le rêve de Freud nous indique un réveil vers le réel, un réel qui dépasse la question du père. L’absence de réveil à la réalité de l’inconscient, le réveil devenu impossible, devient plus réel que celui que nous fournit la réalité du mouvement du monde. C’est plus qu’un éveil. C’est plus, pour Lacan, que la réalité qu’apporte le père freudien, celle qui passe par la castration. C’est plus aussi que ce que nous promet la « réalité » de la science. Pour Lacan, la réalité dans le rêve est un moyen qui nous fournit par son manque même l’accès à quelque chose d’autre, à ce qui est en jeu du réel dans l’inconscient.

Et remarquez que la répétition a la charge de cette réalité nouvelle. La répétition du rêve traumatique restitue au sujet l’empreinte d’une réalité impossible à saisir, celle même de l’événement traumatique, qui est maintenant devenu une « réalité psychique ». C’est là où le réveil est impossible qu’il nous fournit, dans son impossibilité, l’éveil à ce quelque chose de nous qui est le plus réel.

Le rêve est une bévue

Qu’est-ce qui se passe quand nous rêvons ? Borges, qui se pose la question, évoque Shakespeare et avance que, dans le rêve, il se peut « que nous soyons quelqu’un, quelqu’un qui est ce que Shakespeare a appelé the thing I am, “la chose que je suis”, peut-être que nous soyons nous-mêmes, ou la Divinité » (23).

Lacan nous indique, dans la « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », que l’inconscient rêve de vérité. On pourrait penser qu’il rêve de vérité parce qu’il est freudien, parce qu’il transfère sur Freud. Cette vérité, pour Lacan, participe du mirage, du rêve, car « seul le mensonge est à attendre » (24). Celui du symptôme par exemple, proton pseudos disait Freud. Le rêve n’est pas le symptôme. Lacan, dans son Séminaire II, nous dit qu’ils n’ont en commun qu’une grammaire. Il ajoute : « Ils sont aussi différents qu’un poème épique l’est d’un ouvrage sur la thermodynamique. » (25) Ce qui les distingue est la durée, le temps : « un symptôme est toujours inséré dans un état économique global du sujet, alors que le rêve est un état localisé dans le temps, dans des conditions extrêmement particulières. Le rêve n’est qu’une partie de l’activité du sujet, alors que le symptôme s’étale sur plusieurs champs ». En effet, le symptôme, c’est la permanence d’un mode de jouir, c’est le choix d’un partenaire, c’est le réel quand il est impossible à supporter, c’est ce qui tisse une existence, c’est un art. Notons que rêve et symptôme participent de l’écriture – même si le rêve tire du côté de la littérature, davantage poème de transfert, et le symptôme, du côté du mathème. À la fin de la cure, cette distinction s’efface un peu. Le rêve prend le tour du symptôme, il se met à son diapason. Le rêve, c’est un instant qu’on rêve éternel. Et dans ce cas c’est, comme le souligne Lacan, le rêve d’un réveil : « L’absence de temps est une chose qu’on rêve, c’est ce qu’on appelle l’éternité, et ce rêve consiste à imaginer qu’on se réveille. » (26)

Notre symptôme, avec Lacan, c’est le réel. Est-ce qu’alors un rêve n’est qu’un rêve ? Est-ce que le réel du rêve, ce trou que nous voulons boucher avec la tapisserie de nos fantasmes, peut venir déplacer aussi le symptôme ? Freud nous a indiqué avec le rêve une voie royale, sans doute parce qu’il est aussi un bout du réel de l’une bévue. Le rêve est une bévue car, faute du vrai réveil, il rate aussi bien. Il rate la réalité. Il rate le réveil. Un rêve est un bout de hasard qui nous fait signe, de ce qui rate et réussit à nous faire toucher un bout de réel.

Ce qui nous fait dire que ce n’est qu’un rêve est aussi qu’on voudrait tisser avec nos rêves un destin. Mais chaque rêve, pris au sérieux, vient trouer toute idée de ce destin. Ils ne nous enchaînent donc pas, mais nous donnent une issue. Dire ce n’est qu’un rêve est la bévue pour ne pas se réveiller. Sans doute parce que le rêve « est une œuvre de fiction » (27). Le rêve n’est pas sans lien avec nos fantasmes. C’est sa force, sa poésie et sa faiblesse au regard du réel. Lacan a fait de cela une épreuve de vérité pour les analystes : est-ce que votre symptôme vous a fait sortir du mirage du vrai, est-ce que votre inconscient s’est mis à rêver du réel plutôt que du vrai ? Pouvez-vous nous le montrer ?

Qu’a-t-on besoin de réveil aujourd’hui ?

Mais, me direz-vous, qu’a-t-on besoin de réveil ? Notre époque montre qu’à dormir collectivement, on mettra bientôt fin aux rêves humains en finissant par tuer la planète. Le symptôme humain, c’est la pollution : on repère la présence de l’homme par le déchet. Ce n’est pas nouveau.

Ce qui tue aussi la planète est le cauchemar scientiste, qui peut séduire, car il fait croire qu’il va nous débarrasser du vrai, pour mettre à la place le vérifié qui exclut le réel. Le scientisme est un discours qui nous enjoint de ne pas prendre nos rêves au sérieux, donc bannit Freud. Ce discours n’a pas saisi qu’il y a des réels : il y a celui de la science, celui de l’art et de la littérature et celui de la psychanalyse, soit celui du sinthome. Le symptôme nous montre « l’artifice des canaux où la jouissance vient à causer ce qui se lit comme le monde » (28). La quête de Freud pour faire valoir la réalité psychique se poursuit dans ce qui se montre aujourd’hui, nous indique Jacques-Alain Miller : « L’événement de corps qu’est la jouissance apparaît comme la véritable cause de la réalité psychique. » (29)

Prendre la mesure de ce nœud toujours triple du réel nous permettrait peut-être de ne pas rejeter à la mer et au-delà de nos frontières les rêveurs, tous les dreamers, tous ceux qui veulent une vie meilleure. La psychanalyse, avec les rêves, nous montre des trous, des manques où loger du possible. Comme nous le pointe J.-A. Miller, Lacan, parti de l’être, a su saisir ce qui fait trou dans le rêve. Joyce aussi nous y menait à sa façon, puisque Finnegans Wake est aussi un rêve qui tourne autour du trou, trou qui gît dans une boucle de lalangue. Les fantasmes contemporains – dont la science constitue le gros des troupes, quand elle est scientiste – sont là pour boucher les trous que la littérature, qui nécessite le rêve, et la psychanalyse après elle continuent à creuser. Les fantasmes scientistes nous promettent le transhumanisme, qui cache mal en quoi il est toujours un transsexualisme vraiment plus pansexuel que Freud et vise à assurer un plus-de-jouir qui nous voile déjà la perte de la jouissance qu’il faudrait.

Le travail du rêve est de maintenir le trou ouvert, maintenir la trace de l’Ent-stellung, soit l’ex-sistence d’un il y a. C’est maintenir rien moins que la trace distordue de l’ex-sistence humaine, de son exil d’origine ; une ex-sistence qui n’est pas humaine sans les rêves, sans l’inconscient.

À la fin du XXe siècle, on a cru sortir de la subordination, voire de l’assujettissement au père, à la loi. On évitait alors le père, en croyant échapper au pire. Mais si nous ne rêvons plus ensemble alors nous serons, dans pire que l’assujettissement, dans l’allégeance muette au scientisme, au capitalisme libéral, aux « démocraties illibérales », aux bureaucraties sanitaires. Nous camperons dans cette fausse fraternité des mêmes qui exclut tous les autres, tous les rêves et les rêveurs.

La démocratie est la condition de la psychanalyse, mais l’inconscient et ses rêveurs est la condition de la démocratie.

*Texte de l’intervention prévue en ouverture du XIIe Congrès de l’Association mondiale de psychanalyse, qui devait se tenir à Buenos Aires cette année, sur le thème : « Le rêve. Son interprétation et son usage dans la cure lacanienne ».

 

1. Cf. lettre citée par Marinelli L. & Mayer A., Rêver avec Freud, Aubier, 2009, p. 179-180.

2. Freud S., L’Interprétation des rêves, Paris, PUF, 1971, p. 98 note 1.

3. Cf. Bernays E., « Correspondance avec Freud », trad. S. Aumercier, Le Coq-héron, no 194, septembre 2008, p. 86, disponible sur internet.

4. Freud S., Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 15-16.

5. Baudini S. & Naparstek F., « Le rêve. Son interprétation et son usage dans la cure lacanienne », présentation du XIIe congrès de l’AMP, disponible sur le site du congrès congresoamp2020.com

6. Freud S., Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, op. cit. , p. 17.

7. Ibid., p. 20.

8. Cf. ibid., p. 30.

9. Cf. Lacan J., « L’ombilic du rêve est un trou. Jacques Lacan répond à une question de Marcel Ritter », La Cause du désir, n° 102, juin 2019, p. 35-36.

10. Freud S., L’Interprétation des rêves, op. cit., p. 291.

11. Ibid., p. 417.

12. Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1966, p. 620.

13. Cf. ibid., p. 629.

14. Lacan J., « L’ombilic du rêve est un trou… », op. cit., p. 37.


15. Freud S., L’Interprétation des rêves, op. cit., p. 4.

16. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2006, p. 198.

17. Lacan J., « Ouverture de la Section clinique », Ornicar ?, n° 9, avril 1977, p. 10.

18. Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », séance du 18 janvier 1967, inédit.

19. Borges J. L., Conférences, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1985, p. 43 & 44.

20. Tchouang-Tseu, Le Rêve du papillon, Paris, Albin Michel, 1994, p. 34 & 33.

21. Cf. Freud S., L’Interprétation des rêves, op. cit., p. 419.

22. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 57.

23. Borges J. L., Conférences, op. cit., p. 38.

24. Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2001, p. 572.

25. Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1978, p. 150.

26. Lacan J., « Une pratique de bavardage », texte établi par J.-A. Miller, Ornicar ?, n° 19, janvier 1979, p. 5.

27. Borges J. L., Conférences, op. cit., p. 36.

28. Lacan J., « Postface au Séminaire XI », Autres écrits, op. cit., p. 507.29. Miller J.-A., « L’être, c’est le désir », disponible sur le site du XIIe congrès de l’AMP congresoamp2020.com